Centre-Alsace Il y a 70 ans, l’incorporation de force

camille-hihn-photo-dna-jean-francois-ott.jpgrene-herzog-photo-dna-jean-francois-ott.jpgCentre-Alsace Il y a 70 ans, l’incorporation de force Le temps des miraculés Photo DNA - Jean-François Ott Il y a 70 ans, l’administration nazie décrétait l’enrôlement obligatoire d’une partie des Alsaciens sous l’uniforme allemand. Aujourd’hui, les Malgré-Nous commencent à se compter sur les doigts de la main. Combien seront encore là dans dix ans ? Le temps des miraculés sera bientôt révolu. Alors autant les entendre tant que cela est encore possible… Ceux qui sont encore de ce monde pour raconter aux autres doivent beaucoup à leur ange gardien d’être encore en vie. Dans leur malheur, ils ont accumulé les coups de chance, voire les miracles, pour se sortir du pétrin de l’incorporation… Pris et repris… C’est le cas, par exemple, de René Herzog, aujourd’hui âgé de 92 ans. « Lorsque les Allemands ont franchi le Rhin, l’administration nous a suggéré de fuir, pour leur échapper. Nous étions quelques-uns à avoir pris nos bicyclettes pour passer le col de Sainte-Marie-aux-Mines. De l’autre côté, les Allemands nous attendaient, ils avaient déjà contourné la ligne Maginot… » Pas de chance, cette fois-ci… « Lorsque nous avons été mobilisés pour nous rendre au Reichsarbeitsdienst (RAD, le travail obligatoire en Allemagne), nous arborions le drapeau tricolore dans le train, pour narguer les Allemands. Sur place, cela a duré trois mois. Puis lorsque l’incorporation de force a été validée, un ami et moi-même nous sommes proposés comme aide-formateurs au RAD. Cela nous a fait gagner trois mois. Idem après nos classes, nous étions volontaires pour devenir officiers en nous disant : “si tu vas à l’école, tu n’es pas au front “. On a encore gagné trois mois. » « Ayant épuisé tous les subterfuges, on a quand même dû rejoindre le front, en Italie. Avec un autre, j’étais aux avant-postes. On s’est tout de suite fait intercepter par des Anglais. On était heureux, la guerre était finie pour nous. Manque de bol, les Allemands nous ont repris… » Une boîte de conserve pour cinq « La seule fois où j’ai essuyé le feu, je m’étais retrouvé au coin d’une maison, un char me faisait face. Heureusement, il a tourné dans l’autre direction… » « Quelques mois plus tard, l’administration a enfin accepté ma demande de mariage. J’ai eu huit jours de permission. Je pensais déserter, mais il y aurait eu des représailles contre ma famille. Je suis donc parti à Dresde. Lorsque la ville a été bombardée, j’ai été blessé. Par chance, l’hôpital étant bondé, une cousine a pu m’accueillir, dans les environs. Je mettais des rognures d’ongle dans la plaie pour ralentir la guérison ». « Lorsque les Alliés sont arrivés, je pensais pouvoir rentrer rapidement. Mais non : ils m’ont fait transiter dans cinq camps différents, avec pour toute nourriture une boîte de conserve pour cinq. » Au fil des bombardements Les tribulations du Sélestadien Camille Hihn, aujourd’hui âgé de 85 ans, sont particulièrement riches en rebondissements. « À 17 ans, j’ai dû faire mon service obligatoire au RAD. Au départ, j’avais ma carte d’identité française, 300 francs donnés par mon père, qui m’auraient servi en cas d’évasion, et des rubans tricolores. Plus tard, lorsque je me suis évadé avec mes cinq compagnons, on a tous mis l’un de ces rubans sur la tête. Le premier soldat allié que nous avons rencontré était un officier français, qui nous a pris sous sa protection. » « Lorsqu’on a entendu que Sélestat avait été libérée, on a voulu s’évader une première fois. Un lieutenant a été mis au courant de notre projet, il aurait pu nous dénoncer. Mais nous le croisions régulièrement dans les cuisines, raison pour laquelle il n’a sans doute pas sévi. » « En mars 1945, je faisais mes classes à Fulrad. La caserne a été bombardée, on s’est retrouvés bloqués dans une cave. Mais vivants… Puis on a voulu nous transférer vers le Danemark. À chaque fois qu’un train était constitué, il se faisait bombarder… On a ainsi pu éviter le front, et en profiter pour nous évader. » « Mon frère aussi s’est évadé. Il a marché des plaines roumaines jusqu’au Rhin, de nuit. Il s’est fait attraper au dernier moment… » «J’ai transité dans 11 camps différents» « Prisonnier des Américains, j’ai transité dans 11 camps différents. Je suis passé par Le Havre, où je devais m’embarquer pour l’Amérique, les autorités voulant “nous montrer“ dans leurs grandes villes. Au dernier moment, un type a demandé à tous les non-Allemands de rester à terre, via les haut-parleurs. C’était moins une… » « Arrivé au camp de Chalon-sur-Saône, je voulais prévenir mon oncle, qui résidait à Beaune. J’ai donné une enveloppe à la première personne que j’ai croisée dans la rue. Par chance, c’était une voisine… » L’Anne Franck de Triembach Âgé aujourd’hui de 84 ans, Tharsice Kuhn, qui habite Triembach-au-Val, a partagé la condition de fugitif de son frère Joseph, ce dernier ayant vécu caché pendant plus de deux ans. « Le 17 octobre 1942, mon frère a choisi de fuir l’incorporation. Il a voulu passer la frontière au Climont, s’est fait tirer dessus, et est revenu à Triembach. Nous le croyions parti, nous étions heureux. Ma mère nous a finalement avertis qu’il a échoué et s’est caché dans notre maison. Elle a déclaré aux Allemands que son fils s’était donné la mort. Pendant ce temps, nous avons construit un réduit de 60 cm de largeur, dans la cave, dans lequel il se cachait en cas d’alerte. Il a vécu ainsi pendant 25 mois, caché aux yeux de tout le monde. Les Allemands venaient fouiller régulièrement la maison, contrairement à Anne Franck, ils ne l’ont jamais découvert. » « C’est la charité publique qui nous a nourris » « Mon deuxième frère a rejoint le front russe à Riga. Il est mort là-bas. Lorsque j’ai appris la nouvelle, j’étais incorporé dans une unité allemande. J’ai alors pu bénéficier d’une permission, en septembre 1944. Au moment de repartir, mon oncle m’a caché dans le grenier de l’hôpital civil de Sélestat pendant trois mois, avec un soldat français qui m’a réappris la langue française. C’est la charité publique qui nous a nourris. Heureusement, personne ne nous a dénoncés ». « Lorsque la Gestapo a appris ma désertion, les agents sont allés questionner ma mère. Mais il n’y a pas eu de représailles. Ils étaient sans doute trop occupés à sauver leur peau. » « Lorsque Triembach a été bombardé, mon frère a dû quitter sa cache. Heureusement, puisque la maison a été en partie démolie. Il l’a fait en se déguisant en jeune fille… » Joseph Kuhn a survécu à ses trois années de captivité, pour finalement être fauché par la maladie en 1947. par Propos recueillis par JF-Ott, publié le 18/08/2012

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